L'autoportrait de Ghilas.

L'autoportrait de Ghilas.

Politique, Sexe, religions… Ghilas Aïnouche, 29 ans, n’a pas froid aux yeux quand il s’agit de bousculer la « bien-pensance ». Né en Algérie au sein d’une famille modeste mais heureuse, il travaille aujourd’hui pour le site TSA en Algérie et pour « Charlie Hebdo » depuis 2014. Pour lui, une seule limite à l’humour, « l’imagination ». Portrait d’un caricaturiste.

Par Jonas Guinfolleau

 

 « Quand on brise un tabou, on finit par le banaliser ». Cette phrase, c’est le credo du caricaturiste Ghilas Aïnouche dont le « dessein » est celui-ci : « rendre le sacré moins sacré », choquer les esprits, secouer les consciences pour susciter le débat.

A travers ses caricatures, il capte l’essentiel de l’actualité avec un regard décalé et un humour ravageur. Il ne s’interdit aucun sujet : la mort, les handicapés, Dieu, les prophètes, les homosexuels, les maladies, le sexe, les noirs, les blancs, les Belges, les juifs, les arabes… Tout y passe. Mais la mine acérée de l’artiste est dépourvue de toute haine. Ghilas se réclame « défenseur des causes justes » et traduit ce qui le révolte en dessins. Il le confie lui-même : son métier est une forme de thérapie qui lui permet d’exprimer sa « rage intérieure », sa souffrance.

Tout petit déjà, il dessine. Une passion née au sein d’une famille modeste où culture, savoir, art et humour ont une place de premier choix. Ghilas se souvient avec tendresse des « dizaines de magazines ‘Pif’ et ‘Mickey’ » que son père lui achète, et dont il essaie d’imiter les dessins. Encouragé par ses parents et quelques membres de sa famille, l’artiste en herbe en use du papier et des crayons pour parfaire son style et sa technique. Au lycée, il publie déjà ses croquis dans des revues. Ses amis et quelques professeurs lui reconnaissent alors un talent certain et le poussent à poursuivre son art. Il ne lui en faudra pas davantage : c’est décidé, il sera caricaturiste et « rien ni personne ne [le] fera reculer ».

Pour vivre de son métier, le petit garçon d’Akfadou et de Sidi-Aïch doit toutefois s’armer de courage et de persévérance. La vie de caricaturiste n’est pas « un long fleuve tranquille ». Le manque d’argent, la difficulté à trouver un emploi, la censure, les critiques, les menaces même… Rien ne lui est épargné. Mais c’est sans compter sur sa motivation. Le dessinateur n’est pas du genre à se laisser abattre et veut « réussir coûte que coûte ». Il frappe à toutes les portes dans l’espoir de se faire embaucher mais, bien souvent, celles-ci se referment aussitôt. Et quand elles restent ouvertes, ce n’est jamais pour très longtemps : « au bout de quelques semaines, on me disait que mes dessins étaient trop dérangeants, trop provocateurs, vulgaires, anti-pouvoir, anti-islam etc. » 

Mal payé, voire pas payé du tout, par les journaux algériens qui l’emploient, Ghilas se sent exploité. Il doit souvent « accepter la censure pour manger son pain », ce qui, pour cet amoureux de Lassalvy et Coluche, est pure « hérésie ».

En mars 2014, sa vie prend un nouveau tournant lorsqu’il rencontre l’équipe de « Charlie Hebdo » alors qu’il est en voyage en France. « L’aventure de mes rêves commençait » se rappelle-t-il. Il découvre des gens « fascinants, des encyclopédies vivantes » qui l’aident, lui font confiance et lui donnent sa chance. Les allers-retours entre l’Algérie, pays de son cœur et de ses origines, et la France se font de plus en plus fréquents. « Retrouver les meilleurs de ce monde, Luz, Cabu, Wolinsky, Riss et les autres, et bosser à leurs côtés, c’est un réel accomplissement et une chance inimaginable », confie-t-il.

 

Ghilas Aïnouche: La mine acérée d'un briseur de tabous

« Ils veulent m’assassiner médiatiquement »

Le 7 janvier 2015, c’est le choc.  « Triste, révoltant, horrible », l’attentat contre Charlie Hebdo frappe le monde de la presse, et celui de Ghilas, de plein fouet. La liberté d’expression est directement menacée. Le jeune dessinateur se souvient de ce que lui avait dit Cabu : « Revenez vite chez nous… vivant ! »

« On croyait que le danger était en Algérie, finalement c’est arrivé en France ». Après la tuerie, « la plupart des gens scandait : ‘Je suis Charlie’, mais il ne s’agissait que d’un effet de mode, une émotion sur le moment » déplore le caricaturiste.

Depuis l’attaque, les insultes, les menaces et les campagnes de dénigrement à son encontre sur les réseaux sociaux n’en finissent plus. « Ils veulent m’assassiner médiatiquement pour me condamner à ne plus dessiner » souligne-t-il, avant de prévenir : « Qu’ils sachent que leurs attaques m’ont motivé davantage, encouragé plus encore ». Et de poursuivre : « Une insulte venant d’un con ignorant, je la prends pour un compliment ».

Article publié dans le magazine "Le Courrier de l'Atlas" (numéro 118, octobre 2017)

Ghilas Aïnouche: La mine acérée d'un briseur de tabous
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